L’ornithorynque et le thermomètre – Réflexions sur les 30 ans du CR-IUSMM et les transformations contemporaines de la recherche en santé mentale

Emmanuel Stip
Codirecteur
Lionel Cailhol
Codirecteur

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Ornithorynque

Introduction — Que produit réellement un centre de recherche en santé mentale ?

Les centres de recherche en santé mentale ne produisent pas uniquement des connaissances. Ils produisent aussi des visions de l’humain. Ils participent à définir ce qu’une société considère comme souffrance psychique, vulnérabilité, adaptation, normalité ou exclusion. Ils influencent les pratiques cliniques, les politiques publiques, les priorités institutionnelles et parfois même les sensibilités collectives d’une époque.

Observer l’évolution d’un centre de recherche psychiatrique sur trente ans revient ainsi à observer les transformations d’une société entière dans sa manière de penser « la folie », le soin, la subjectivité et le vivre-ensemble. Les trente ans du Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (CR-IUSMM) offrent donc moins l’occasion d’un simple exercice commémoratif que celle d’une réflexion plus fondamentale : quelle mission voulons-nous aujourd’hui confier à la recherche en santé mentale ? À travers son histoire, le CR-IUSMM apparaît non seulement comme un acteur majeur de la recherche psychiatrique québécoise et francophone, mais également comme un révélateur des déplacements épistémologiques, institutionnels et culturels qui traversent la psychiatrie contemporaine. En ce sens, il agit à la fois comme moteur et comme thermomètre des transformations du champ de la santé mentale.

Une histoire institutionnelle qui raconte l’évolution de la psychiatrie

L’histoire du CR-IUSMM, c’est aussi celle de plusieurs générations de psychiatrie. Héritier de l’ancien hôpital Saint-Jean-de-Dieu puis du Centre hospitalier Louis-H.-Lafontaine, le centre de recherche s’est progressivement construit au croisement de la clinique, de la psychothérapie, des neurosciences, de la santé publique et des transformations sociales du soin psychiatrique. Les premières décennies furent marquées par une forte centralité des modèles biologiques : électrophysiologie, neurochimie, psychopharmacologie, génétique, imagerie, neurosciences fondamentales. Cette orientation s’inscrivait dans un vaste mouvement international porté par l’espoir de mieux comprendre les mécanismes cérébraux des troubles mentaux. Et aussi, de faire fonctionner aussi les psychothérapies. Mais l’histoire du CR-IUSMM montre également autre chose : la psychiatrie ne demeure jamais immobile. Les objets scientifiques changent de centralité au rythme des transformations sociétales, des attentes citoyennes et des nouveaux enjeux cliniques. L’histoire du centre rappelle également combien les avancées majeures émergent souvent des espaces de continuité entre recherche fondamentale et clinique. Des figures comme Claude de Montigny[1] incarnaient précisément cette pensée véritablement translationnelle, capable de circuler entre laboratoire, neurosciences et expérience clinique sans cloisonnement artificiel. L’histoire institutionnelle du centre rappelle également que le maintien d’un véritable continuum entre neurosciences fondamentales et psychiatrie clinique demeure un équilibre fragile, régulièrement traversé par des tensions organisationnelles, universitaires et épistémologiques (la banque de cerveau[2]). 

Progressivement, d’autres dimensions ont gagné en importance : cognition, réadaptation, santé des populations, savoir expérientiel, participation des usagers, recherche participative, mobilisation des connaissances, technologies numériques, intelligence artificielle et organisation des soins. Il serait toutefois simpliste d’interpréter cette évolution comme une succession linéaire de paradigmes remplaçant les précédents. Les modèles ne disparaissent jamais complètement ; ils changent de position dans l’écosystème scientifique. Ce que révèle l’histoire du CR-IUSMM est moins une rupture qu’un déplacement progressif des centres de gravité de la recherche en santé mentale. Le centre devient ainsi un observatoire privilégié des mutations contemporaines de la psychiatrie : passage d’une psychiatrie principalement hospitalière à une psychiatrie davantage ouverte sur les communautés ; déplacement d’une logique strictement biomédicale vers des approches plus intégratives ; élargissement du regard clinique vers les dimensions sociales, numériques, culturelles et expérientielles de la santé mentale.

Une écologie des savoirs

Le texte de présentation de Marc Corbière et Johana Monthuy-Blanc de ce numéro thématique montre avec force cette pluralité contemporaine. Le CR-IUSMM apparaît aujourd’hui moins comme une institution homogène que comme une véritable écologie des savoirs où coexistent neurosciences, psychiatrie clinique, santé publique, sciences infirmières, psychologie, intelligence artificielle, économie de la santé, recherche participative, anthropologie et savoirs expérientiels. Cette diversité ne constitue pas une faiblesse théorique. Elle reflète au contraire la complexité irréductible de la souffrance humaine. La science de la santé mentale contemporaine semble ainsi entrer progressivement dans une phase postdisciplinaire où les frontières classiques entre neurosciences, clinique, technologies numériques et sciences sociales deviennent de plus en plus poreuses. La santé mentale ne peut plus être pensée à partir d’un seul registre explicatif. Dans ce contexte, le rôle d’un centre de recherche ne consiste plus uniquement à produire des résultats scientifiques spécialisés, mais également à maintenir des espaces de dialogue entre des formes de savoir parfois très éloignées les unes des autres.

Le zoo scientifique : penser la recherche à travers le vivant

Il est frappant qu’un colloque scientifique consacré à la santé mentale ait choisi de représenter ses axes et plateformes à travers des figures animales plutôt qu’à travers des catégories techniques ou administratives. Comme si la recherche contemporaine éprouvait elle-même le besoin de retrouver des formes vivantes pour penser sa propre complexité. Le rhinocéros des neurosciences évoque la profondeur silencieuse des mécanismes fondamentaux ; la fourmi rappelle l’intelligence collective de la santé des populations ; le castor symbolise les pratiques capables de transformer durablement les milieux ; le dauphin incarne la fluidité adaptative des innovations numériques ; le colibri représente la résilience discrète des personnes participant à la recherche ; le hibou du CR-IUSMM devient quant à lui une figure de vigilance, de transmission et de sagesse institutionnelle. Mais c’est probablement l’ornithorynque qui résume le mieux l’évolution contemporaine de la recherche clinique. Animal hybride, difficile à classifier, mammifère pondant des oeufs, doté d’un bec de canard et d’une queue de castor, l’ornithorynque défie les catégories simples. Longtemps, sa seule existence semblait incompatible avec les systèmes établis de classification du vivant. La recherche clinique contemporaine partage quelque chose de cette étrangeté féconde. Cette hybridité ne constitue d’ailleurs pas un phénomène récent. Dès les années 1960 et 1970 coexistaient déjà au sein d’un service de recherche psychopharmacologie, phénoménologie psychiatrique, recherche comportementale et électrophysiologie, annonçant très tôt une culture scientifique réfractaire aux cloisonnements rigides.

Au sein du CR-IUSMM coexistent aujourd’hui essais cliniques randomisés, études qualitatives, neuroimagerie, psychopharmacologie, interventions psychothérapeutiques, recherches participatives, avatars thérapeutiques, neuromodulation, données populationnelles et intelligence artificielle. La richesse du dialogue interdisciplinaire ne réside pas dans la simple juxtaposition des expertises, mais dans leur friction féconde. Les avancées importantes émergent souvent précisément de ces zones hybrides où différents langages scientifiques acceptent de coexister sans se dissoudre mutuellement.

La recherche comme bien commun

L’un des aspects les plus marquants de l’évolution récente du CR-IUSMM est probablement l’élargissement progressif de la notion même de recherche. La recherche n’est plus uniquement pensée comme production académique destinée aux revues scientifiques. Elle devient également mobilisation des connaissances, participation citoyenne, soutien aux pratiques cliniques, dialogue avec les communautés et transformation des milieux de vie. Cette évolution reflète une transformation plus profonde de la psychiatrie contemporaine et des sciences de la santé. La souffrance psychique n’est plus comprise uniquement à travers les symptômes et les diagnostics, mais également à travers les trajectoires, les déterminants sociaux, les expériences vécues et les environnements relationnels ou numériques. Dans cette perspective, la recherche en santé mentale devient progressivement un bien commun, au croisement du scientifique, du clinique et du social.

Les tensions fécondes de la psychiatrie contemporaine

Cette diversification des savoirs s’accompagne toutefois de tensions importantes. La psychiatrie contemporaine ne peut ignorer les critiques historiques adressées aux institutions de soin et aux mécanismes de pouvoir associés aux classifications psychiatriques. Les réflexions inspirées notamment par Michel Foucault ont rappelé que le savoir psychiatrique pouvait également devenir un instrument de normalisation sociale. L’émergence des approches participatives, communautaires et centrées sur le rétablissement constitue en partie une réponse légitime à cette histoire. Mais le risque inverse existe également : celui d’une dilution progressive de la spécificité psychiatrique dans une approche exclusivement administrative, sociale ou gestionnaire de la souffrance mentale. La souffrance psychique ne peut être réduite ni à une simple anomalie biologique ni à une pure construction sociale. La psychiatrie demeure précisément cet espace inconfortable où doivent continuellement dialoguer cerveau, subjectivité, culture et société.

Gouvernance, bureaucratie et créativité scientifique

L’évolution contemporaine de la recherche transforme également les modes de gouvernance scientifique. Au cours des dernières décennies, les exigences de conformité, d’éthique, d’évaluation et de reddition de comptes se sont considérablement accrues. Ces mécanismes répondent à des impératifs légitimes : protection des participants, transparence, intégrité scientifique et responsabilité sociale. Toutefois, cette inflation des procédures produit parfois un paradoxe. Les mécanismes destinés à soutenir la qualité scientifique risquent aussi de ralentir la spontanéité intellectuelle, la prise de risque créative et l’émergence de projets exploratoires.

Le chercheur contemporain évolue fréquemment dans un environnement marqué par la multiplication des formulaires, des autorisations, des comités, des indicateurs et des structures de validation. L’acceptation d’un projet de recherche peut parfois excéder 460 jours ! Les contrats avec des partenaires privés ou pharmaceutiques sont fastidieux à négocier et à faire signer. Les étudiants associés aux projets voient parfois leur parcours académique compromis par des délais englués dans la paperasserie et les autorisations. De nouvelles entités prennent même naissance, comme la « convenance ». Une partie des activités contemporaines de recherche semble parfois répondre davantage à des impératifs de convenance institutionnelle qu’aux nécessités intrinsèques de la découverte scientifique. Une part croissante de l’énergie institutionnelle semble désormais consacrée à la gestion des processus eux-mêmes : conformité réglementaire, accréditations, gouvernance et surveillance procédurale. On pourrait presque parler d’une forme de « formulairothérapie » institutionnelle : comme si la multiplication des validations et des procédures contribuait à apaiser l’angoisse organisationnelle face à l’incertitude et au risque inhérents à toute activité scientifique. Ces mécanismes procurent une impression de maîtrise et de sécurité au système. Pourtant, la recherche véritable demeure, par définition, partiellement imprévisible.

La recherche contemporaine évolue ainsi dans une tension permanente entre créativité scientifique et convenance institutionnelle. Il ne s’agit évidemment pas de remettre en question les exigences éthiques devenues essentielles dans la recherche moderne. Mais une question mérite d’être posée : comment préserver, au sein de systèmes de plus en plus complexes, les conditions mêmes de la créativité intellectuelle ? Les découvertes importantes émergent rarement d’une stricte logique administrative. Elles naissent souvent dans des espaces d’intuition, de transversalité ou d’expérimentation. La performance scientifique dépend non seulement des infrastructures et des financements, mais également d’une véritable écologie institutionnelle capable de préserver le temps réflexif, la prise de risque et une certaine forme d’étrangeté intellectuelle. À vouloir rendre la recherche entièrement prévisible, mesurable et administrativement sécurisée, il existe peut-être un risque de fragiliser précisément ce qui fonde sa capacité d’innovation.

Une inquiétude demeure cependant. Nous voyons de plus en plus de chercheurs consacrer une part importante de leur temps à répondre aux exigences administratives du système plutôt qu’à leurs intuitions scientifiques, à leurs étudiants ou à leurs projets d’innovation. Les fonds obtenus au prix d’efforts considérables auprès des organismes subventionnaires sont ensuite en partie absorbés par une bureaucratie grandissante. À terme, cette dérive risque de déplacer les ressources loin de leur mission première : soutenir la découverte, la transmission du savoir et la formation de la relève.

Les contribuables, les fondations et les philanthropes qui financent la recherche sont en droit d’attendre que leur investissement serve d’abord la science. Il serait regrettable qu’un observateur extérieur en vienne un jour à s’interroger sur l’écart entre les sommes consacrées à la recherche et celles effectivement investies dans les activités scientifiques elles-mêmes. Une telle perception, même injuste ou excessive, traduirait un malaise institutionnel dont il conviendrait de prendre la mesure avant qu’il ne s’installe durablement[3].

Intelligence artificielle, technologies et avenir de la psychiatrie

Les trente prochaines années transformeront probablement encore davantage les rapports entre psychiatrie et technologie. L’intelligence artificielle, les données massives, les environnements virtuels, les avatars thérapeutiques, les plateformes numériques et les outils prédictifs modifient déjà profondément les pratiques cliniques et les méthodologies de recherche. Mais la question fondamentale demeure moins technologique qu’anthropologique : que voulons-nous comprendre de l’humain à travers ces outils ? La question n’est plus seulement ce que les technologies permettent de faire, mais ce qu’elles transforment dans notre manière même de concevoir la subjectivité, la relation thérapeutique et la réalité psychique. La psychiatrie du futur devra probablement apprendre à naviguer entre fascination technologique et maintien d’une réflexion critique sur le sens des innovations qu’elle produit. C’est dans cet esprit d’ailleurs qu’a eu lieu ce débat en plénière lors du symposium pour l’anniversaire du centre : pourra-t-on remplacer les thérapeutes et cliniciens en santé mentale par des robots ? Les 2 clans ont débattu devant un auditoire attentif. Alea jacta est, diront certains.

Conclusion — Habiter la complexité

À travers ses transformations successives, le CR-IUSMM rappelle qu’aucune société ne peut réfléchir à la santé mentale sans réfléchir simultanément à la manière dont elle conçoit la vulnérabilité, la norme (et le désordre), la liberté et la solidarité. Les trente prochaines années du CR-IUSMM dépendront probablement moins de sa capacité à défendre un paradigme unique que de son aptitude à maintenir un dialogue vivant entre des visions parfois contradictoires de la santé mentale. Comme l’ornithorynque, la psychiatrie contemporaine demeurera probablement hybride, déroutante et difficile à classifier. C’est peut-être précisément ce qui fait sa nécessité. La fonction sociale d’un centre de recherche en santé mentale n’est peut-être pas de contenir définitivement la complexité humaine, mais d’apprendre continuellement à l’habiter.

Parties annexes

Notes

[1]Claude de Montigny a modélisé et testé cliniquement l’utilisation du lithium dans la dépression résistante (Stip, E., 2015). Présentation. Histoire de la psychiatrie à l’Université de Montréal : passages et impasses. Santé mentale au Québec40(2), 11-33. https://doi.org/10.7202/1033039ar
[2]La banque de cerveau du Centre du recherche Fernand-Seguin fût transféré vers le Centre de recherche Douglas, et avait été gérée entre autre par Karen Dewar à Fernand Seguin (Stip, E., 2015). 
[3]Au fil des années, une partie non négligeable de ces ressources semble emprunter un détour institutionnel de plus en plus complexe. L’argent obtenu auprès du FRQS, des IRSC, de la FCI, des fondations ou des philanthropes paraît parfois quitter progressivement le territoire de la recherche pour alimenter un vaste écosystème administratif dont la croissance semble inversement proportionnelle au temps disponible pour penser, découvrir et transmettre. Personne ne conteste la nécessité d’une gouvernance rigoureuse. Mais lorsque les structures chargées de soutenir la recherche en viennent à consommer une part croissante des ressources qu’elles sont censées protéger, la question mérite d’être posée.

Auteurs : Emmanuel Stip et Lionel Cailhol
Titre : L’ornithorynque et le thermomètre – Réflexions sur les 30 ans du CR-IUSMM et les transformations contemporaines de la recherche en santé mentale
Revue : Santé mentale au Québec, Volume 51, numéro 2, été 2026, p. 11-18

URI https://id.erudit.org/iderudit/1126797ar
DOI https://doi.org/10.7202/1126797ar