La fatigue chez les personnes atteintes de schizophrénie : un obstacle majeur au rétablissement

Zaineb Fanid
Université de Montréal
Tania Lecomte
Université de Montréal
Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal
Stéphane Raffard
Université de Montpellier Paul-Valery

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La fatigue

La schizophrénie est un trouble mental sévère, ayant de fortes répercussions fonctionnelles, pouvant être décrit à travers 3 dimensions principales : les symptômes positifs (c.-à-d. hallucinations ou idées délirantes), les symptômes négatifs (p. ex. amotivation, anhédonie) et les symptômes de désorganisation (du discours ou du comportement) (American Psychiatric Association [APA], 2013). Un autre symptôme fréquent, qui freine sérieusement le rétablissement, est souvent occulté dans la recherche et la pratique entourant la schizophrénie : la fatigue. S’il n’existe pas de consensus sur la définition de la fatigue dans la littérature, celle-ci peut être définie comme un épuisement physique, cognitif émotionnel ou un manque d’énergie (Engberg et al., 2017 ; Jason et al., 2010 ; Lukkahatai et Saligan, 2013). Même s’il existe très peu d’écrits abordant les liens entre la fatigue et la schizophrénie, 60 % des personnes ayant ce diagnostic rapportent faire l’expérience d’une fatigue significative (Waters et al., 2013 ; Poole-Wright et al., 2025) interférant dans leurs activités quotidiennes et ayant un impact sur leur santé et leur fonctionnement social (Waters et al., 2013). Cet article d’opinion s’appuie sur une analyse critique de la littérature récente dans le domaine, notamment les revues de Poole-Wright et al. (2025) et Mulin et al. (2023), et sur les connaissances exhaustives du domaine d’un des auteurs (SR). Cette synthèse, destinée aux chercheurs et aux cliniciens, dresse un portrait des causes connues et méconnues de la fatigue, ainsi que des pistes d’intervention, afin de souligner le manque crucial de recherche et d’attention clinique dans ce domaine.

Causes de la fatigue

Tout d’abord, il est important de distinguer les causes primaires des causes secondaires de la fatigue. Cette distinction permet d’attribuer les causes primaires aux altérations neurobiologiques qui sous-tendent les manifestations psychopathologiques et les processus secondaires aux causes externes qui ont un impact sur la fatigue (Kirschner et al., 2017). Pour les causes primaires, il a été suggéré que la fatigue pourrait être induite par des anomalies cérébrales, une dysbiose intestinale et une réponse immuno-inflammatoire (Mulin et al., 2023). Une autre cause primaire pourrait être la présence de troubles du sommeil chez les personnes avec schizophrénie. Plusieurs études portant notamment sur les différences dans les paramètres du sommeil (phase du sommeil paradoxal [REM] et non-REM) suggèrent que les problèmes de sommeil chez ces derniers reflètent des altérations neurobiologiques intrinsèques au trouble, indépendamment des traitements médicamenteux (Chouinard et al., 2004 ; Guénolé et al., 2014 ; Poulin et al., 2008). Les troubles du sommeil, notamment l’insomnie, toucheraient près de 44 % des personnes avec une schizophrénie (contre 15 % dans la population générale) (Palmese et al., 2011) et entrainent de la fatigue (Waite et al., 2016). Il existerait un lien entre l’organisation du sommeil non paradoxal et les capacités attentionnelles (Forest et al., 2007), indiquant qu’une des causes possibles de la fatigue ressentie par cette clientèle pourrait être d’origine cognitive due à un sommeil altéré.

Concernant les facteurs secondaires, la méta-analyse de Poole-Wright et al. (2025) recense seulement 57 articles, dont la majorité (27 articles) porte sur l’association entre fatigue et médicaments antipsychotiques. En effet, si la prise d’antipsychotiques est la pierre angulaire du traitement de la schizophrénie (Société québécoise de la schizophrénie, s.d.), de nombreux patients se plaignent de la sédation/fatigue provoquée par celle-ci (Meehan et al., 2011 ; Read et William, 2019). Toutefois, la taille d’effet rapportée entre fatigue et antipsychotiques est petite, suggérant l’implication d’autres déterminants causaux. Par exemple, le sommeil, déjà mentionné plus haut, pourrait également être une cause secondaire, dans la mesure où il peut être aggravé par la médication ou tout autre facteur externe. Toutefois, une précision intéressante est qu’il semblerait que la perception négative du sommeil générerait davantage de fatigue que sa qualité réelle (Waters et al., 2013), et ce, même dans la population générale (Lavidor et al., 2003 ; Neu et al., 2007). Ensuite, la dépression, associée au trouble (Li et al., 2020), inclut la fatigue dans la liste de symptômes (Poole-Wright et al., 2022) et elle affecterait significativement le fonctionnement (Fried et Nesse, 2014). La fatigue pourrait également provenir des symptômes négatifs, auxquels elle est corrélée (Kulhara et al., 1989), notamment l’anhédonie (Laraki et al., 2023). Finalement, le catastrophisme, ou la tendance à surexagérer négativement son état (Flink et al., 2013), serait également impliqué dans cette fatigue (Laraki, 2023).

Autres pistes potentielles 

Des liens ont été mis en évidence entre troubles cognitifs et fatigue (Poole-Wright et al., 2025 ; Dillon et al., 2023). Plusieurs études suggèrent que la fatigue cognitive chez les personnes cérébrolésées pourrait résulter de mécanismes de compensation mis en place pour pallier les troubles cognitifs existants, ce qui pourrait aussi être le cas dans la schizophrénie (Jonasson et al., 2018 ; Belmont et al., 2009). Ensuite, d’autres comorbidités fréquemment observées chez les personnes avec une schizophrénie pourraient contribuer à cette fatigue. En effet, au niveau des habitudes de vie, le fait d’être sédentaire et faire peu d’activité physique due à la fatigue (Ussher et al., 2007 ; Firth et al., 2016) pourrait l’aggraver par la suite (Razazian et al., 2020). De plus, une alimentation élevée de graisses saturées et une faible consommation de fibres et de fruits, typique chez plusieurs avec une schizophrénie (Henderson et al., 2006 ; Dipasquale et al., 2013), augmenteraient les risques d’obésité et d’indice de masse corporelle élevé (Henderson et al., 2006), qui seraient associés à la fatigue (Lim et al., 2005). Enfin, le trouble de l’usage de substance, présent chez près de 47 % des personnes avec une schizophrénie (Khokhar et al., 2018) est aussi associé à des niveaux élevés de fatigue (Vold et al., 2020). Plus de recherches s’intéressant à ces éléments en lien avec la fatigue sont nécessaires.

Traitements

Peu d’interventions validées existent pour traiter la fatigue. Mulin et al. (2023) recense les interventions sous-étude, dont un protocole cognitivo-comportemental (TCC ; Raffard et al., 2020) et l’utilisation de médicaments comme l’Ar/modafinil (Andrade et al., 2015).

Étant donné les liens décrits plus tôt entre la dépression et la fatigue, il serait pertinent de tenir compte des méta-analyses récentes démontrant l’efficacité des antidépresseurs et des TCC (Cuijpers et al., 2023). Pour ce qui est du lien avec le sommeil, les TCC pour l’insomnie ressortent aussi comme les plus efficaces, notamment les techniques de contrôle du stimulus et la privation de sommeil (Steinmetz et al., 2024), et ce, même au sein des populations avec un diagnostic de troubles psychotiques (Ugurlu et al., 2024). Pour les troubles cognitifs, l’utilisation de la remédiation cognitive, que l’on sait efficace dans les populations avec un diagnostic de schizophrénie, pourrait aussi être une piste intéressante (Vita et al., 2024).

En conclusion, afin de développer des interventions adaptées à la prise en charge clinique des personnes avec une schizophrénie présentant ce symptôme invalidant, nous recommandons d’intensifier la recherche scientifique sur le sujet. Cet article fait l’état des lieux des connaissances actuelles, qui restent limitées et peu explorées. La littérature à ce jour révèle un besoin marquant pour plus d’études de qualité, tant sur les causes primaires et secondaires, que sur les traitements pour la fatigue dans la schizophrénie, afin de favoriser le rétablissement des individus qui en souffrent. Il serait également important d’étayer les connaissances concernant la sévérité, la durée et la fréquence de la fatigue dans la schizophrénie, selon les traitements suivis, tout en tenant compte de la santé physique et du fonctionnement global. Finalement, une définition claire ainsi que des outils validés consensuels seraient nécessaires afin de mieux étudier ce phénomène multifactoriel et complexe qu’est la fatigue dans la schizophrénie.

Auteurs : Zaineb Fanid, Tania Lecomte et Stéphane Raffard
Titre : La fatigue chez les personnes atteintes de schizophrénie : un obstacle majeur au rétablissement
Revue : Santé mentale au Québec, p. 385-392

URI : https://id.erudit.org/iderudit/1121415ar
DOI : https://doi.org/10.7202/1121415ar