ÉDITORIAL : Kèze riporte
Emmanuel Stip
Codirecteur de la revue Santé mentale au Québec
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Éditorial
Un jour, un jeune médecin demanda à son maître :
« Comment la médecine progresse-t-elle vraiment ? Est-ce par les grandes études et les statistiques ? »
Le maître sourit et répondit :
« Oui… mais pas seulement. »
Puis il ouvrit un vieux carnet rempli d’histoires de patients.
« Regarde. Chaque ligne ici est un kèze riporte. Un patient venu avec sa souffrance, un clinicien qui a observé, douté, réfléchi, puis écrit.
Parfois ces récits semblent modestes, quelques pages, un cas unique. Mais certains de ces cas ont changé ce que nous croyions savoir. »
Le maître referma le carnet et dit :
« La science avance avec les foules, mais elle commence souvent avec une seule histoire. »
Et le jeune médecin comprit alors que chaque patient qu’il rencontrerait pouvait devenir le début d’une découverte.
Décrire cinquante ans d’histoire de la revue Santé mentale au Québec est un défi ; c’est plus qu’un case report. C’est peut-être, au fond, un vaste kèze riporte : une histoire collective, culturellement ouverte, faite de rencontres singulières, de cas partagés et de savoirs construits à partir de patients bien réels. Depuis les origines des sciences de la santé, l’observation attentive d’un patient singulier a souvent constitué l’un des moteurs du progrès scientifique. Avant même l’émergence des essais contrôlés et des grandes études épidémiologiques, la connaissance médicale s’est construite à partir de récits cliniques détaillés relatant l’évolution d’un malade, les hypothèses diagnostiques formulées par le clinicien et les effets observés des interventions thérapeutiques. Cette tradition se poursuit aujourd’hui à travers les kèzes riportes (case reports), qui demeurent une forme importante de communication scientifique et de transfert des connaissances en médecine et en psychiatrie (Vandenbroucke, 2001).
Les cas cliniques permettent de documenter des phénomènes rares, des présentations atypiques de maladies ou des effets inattendus de traitements (Jenicek, 1999). Dans plusieurs domaines des sciences de la santé, ils ont joué un rôle décisif en signalant des observations qui ont ensuite conduit à des recherches plus systématiques (Nissen et Wynn, 2014). Dans le domaine de la psychopharmacologie, par exemple, plusieurs traitements majeurs ont été découverts à partir d’observations cliniques fortuites. L’antidépresseur iproniazide, initialement développé comme traitement antituberculeux, a été identifié après que des cliniciens eurent remarqué une amélioration inattendue de l’humeur chez certains patients recevant ce médicament. De même, la découverte de plusieurs psychotropes majeurs, dont la chlorpromazine et le lithium, est souvent associée à des observations cliniques inattendues et à un certain degré de sérendipité dans la pratique médicale (Stip, 2015).
L’histoire de la psychiatrie, de la psychologie et des neurosciences offre également de nombreux exemples où un seul cas clinique a profondément transformé la compréhension d’un phénomène psychopathologique. À la fin du XIXe siècle, le cas d’Anna O., traitée par Josef Breuer, contribua à l’émergence de la psychanalyse et à l’idée que l’expression verbale de l’expérience émotionnelle pouvait avoir une valeur thérapeutique. Quelques années plus tard, le neurologue Jules Cotard décrivit une patiente convaincue qu’elle n’existait plus et qu’elle était privée de ses organes, donnant naissance à ce que l’on appelle aujourd’hui le syndrome de Cotard, un délire nihiliste extrême (Stip et al., 2023). De même, le syndrome de Capgras, décrit au début du XXe siècle, a permis de mieux comprendre les troubles d’identification délirante et les liens entre perception, émotion et croyance (Debruille et Stip,1996a ; 1996b). Parmi les exemples les plus marquants en neurosciences, certains cas cliniques ont profondément transformé la compréhension du fonctionnement cérébral. Le célèbre patient H. M., étudié notamment à Montréal par Brenda Milner, a ainsi permis de mettre en évidence une distinction fondamentale entre mémoire explicite et implicite : à la suite d’une chirurgie des lobes temporaux médians, il devint incapable de former de nouveaux souvenirs déclaratifs, tout en conservant certaines formes d’apprentissage (Scoville et Milner, 1957). De même, au XIXe siècle, l’étude du patient de Paul Broca, connu sous le nom de Tan, a contribué à identifier une région spécifique du cerveau impliquée dans la production du langage, marquant un tournant dans la localisation des fonctions cérébrales (Broca, 1861). Le cas de Phineas Gage, quant à lui, a illustré de manière frappante le rôle des lobes frontaux dans la régulation de la personnalité, des émotions et du comportement social, à la suite d’un accident ayant profondément modifié son caractère (Harlow, 1848 ; Damasio et al. 1994). Plus récemment, les travaux de Laurent Mottron illustrent comment l’étude approfondie de cas singuliers en autisme, notamment chez des personnes présentant un syndrome savant, a contribué à faire émerger de nouveaux modèles théoriques. À partir de profils perceptifs et mnésiques atypiques décrits dans des études de cas ou de petites séries (Mottron et Belleville, 1993 ; Mottron, Belleville et Stip, 1998), ces observations ont participé à remettre en question une conception strictement déficitaire de l’autisme, en mettant en lumière des modes de fonctionnement cognitifs spécifiques, voire supérieurs dans certains domaines. Ces travaux ont contribué à déplacer l’autisme d’un modèle déficitaire vers une conception ancrée dans la neurodiversité.
Ces exemples rappellent que l’observation d’un seul patient peut ouvrir des perspectives majeures pour la compréhension des fonctions mentales. La plupart des revues scientifiques ont d’ailleurs maintenu, sous des formes diverses, une place pour les cas cliniques, témoignant de leur valeur durable dans la construction des savoirs. Cette présence n’a cependant pas été sans controverse. Au Canadian Journal of Psychiatry, un débat a émergé à travers une lettre à l’éditeur, que j’ai échangée avec l’éditeur en chef de l’époque, autour de la disparition progressive des case reports (Paris, 2005 ; Stip, 2005). Après une période où ceux-ci avaient été relégués au second plan, on observe aujourd’hui un mouvement de réintroduction, avec la création ou le retour de rubriques dédiées aux cas cliniques dans plusieurs revues.
Ces exemples rappellent que le kèze riporte ne constitue pas simplement une anecdote clinique ; il peut devenir le point de départ d’une transformation durable du savoir psychiatrique.
En psychiatrie contemporaine, les cas cliniques conservent une valeur particulière en raison de la complexité et de l’hétérogénéité des troubles mentaux. Les manifestations psychiques s’inscrivent dans des trajectoires individuelles où interagissent des facteurs biologiques, psychologiques, sociaux et culturels. Les approches quantitatives sont essentielles pour établir des connaissances généralisables, mais elles captent difficilement la singularité des parcours cliniques. Les cas cliniques offrent donc un espace où cette singularité peut être décrite, analysée et partagée.
Dans la pratique actuelle des soins en santé mentale, cette dimension est particulièrement importante pour les équipes multidisciplinaires. Les patients sont souvent suivis par des psychiatres, psychologues, infirmières, travailleurs sociaux, ergothérapeutes et autres professionnels dont les perspectives doivent être intégrées pour comprendre la complexité des situations cliniques. Le kèze riporte devient alors un lieu de mise en commun des regards : il permet de décrire non seulement les symptômes et les traitements, mais aussi les dimensions sociales, relationnelles et culturelles de l’expérience de la maladie.
Au-delà de leur fonction scientifique, les cas cliniques rejoignent également une approche de plus en plus reconnue dans les sciences de la santé : la médecine narrative. Développée notamment par la médecin et chercheuse Rita Charon, cette approche souligne que la pratique médicale nécessite une « compétence narrative », c’est-à-dire la capacité des cliniciens à reconnaître, interpréter et agir à partir des histoires de maladie racontées par les patients (Charon, 2001 ; 2006). La médecine narrative insiste sur l’importance d’écouter et de comprendre le récit que chaque personne construit autour de sa maladie, afin de mieux saisir la signification qu’elle attribue à son expérience et d’améliorer la relation thérapeutique.
Dans cette perspective, le kèze riporte peut être considéré comme une forme scientifique de récit clinique. Il transforme une rencontre singulière entre un patient et une équipe soignante en un savoir partageable. En retraçant l’évolution d’un cas, les cliniciens ne décrivent pas seulement des symptômes et des traitements, ils racontent aussi l’histoire d’une expérience humaine confrontée à la souffrance psychique, aux incertitudes diagnostiques et aux choix thérapeutiques.
C’est précisément dans cet esprit que Santé mentale au Québec, à l’occasion de son cinquantième anniversaire, consacre ce numéro thématique aux case reports en santé mentale. Pour souligner cet anniversaire, la revue a lancé un concours de kèzes riportes, invitant cliniciens, chercheurs et équipes de soins à partager leurs observations les plus significatives. Nous avons reçu plus d’une vingtaine de récits cliniques, dont la richesse, la diversité et la profondeur témoignent de la vitalité de cette tradition. Ces contributions forment le coeur de ce numéro spécial, un hommage vivant à la curiosité clinique, à la rigueur scientifique et à l’écoute du patient.
En donnant à lire ces histoires, Santé mentale au Québec célèbre non seulement cinquante ans d’existence, mais aussi cinquante ans d’un dialogue constant entre la science et l’humain. Ce numéro thématique s’inscrit dans cette continuité : apprendre à partir du patient, et transmettre cette expérience au sein de la communauté scientifique et clinique.
Et parce qu’un peu de jeu avec le langage fait aussi partie de la clinique, nous avons choisi de dire kèze riporte – comme on le prononce – pour rappeler que derrière l’anglicisme se cache avant tout une histoire de patient à raconter. Alors, solennellement, dans ce contexte d’anniversaire, notre revue ose, en primeur, vous faire lire :
Les 7 principes du kèze riporte :
Se souvenir que la médecine est une rencontre Derrière chaque diagnostic et chaque article se trouve toujours une rencontre entre un patient et une équipe soignante.
Écouter avant d’expliquer Toute connaissance médicale ou psychologique commence par l’écoute attentive d’un patient et de son histoire ;
Honorer la singularité Chaque cas clinique rappelle que la médecine et la clinique se construisent aussi à partir de l’expérience individuelle d’une personne ;
Observer l’inattendu Les kèzes riportes permettent souvent de signaler des phénomènes rares ou inattendus qui peuvent ouvrir de nouvelles pistes de recherche ;
Partager pour apprendre Le récit d’un cas clinique est un moyen de transmettre l’expérience et de nourrir l’apprentissage collectif ;
Relier science et récit Un kèze riporte est à la fois un document scientifique et une histoire humaine, où le raisonnement clinique rencontre l’expérience vécue ;
Faire naître des hypothèses Les observations issues d’un seul patient peuvent parfois générer des hypothèses qui mèneront à des recherches plus larges et à de nouvelles découvertes ;
Auteur : Emmanuel Stip
Titre : ÉDITORIAL : Kèze riporte
Revue : Santé mentale au Québec, Volume 51, numéro 1, printemps 2026, p. 11-16
URI : https://id.erudit.org/iderudit/1125465ar
DOI https://doi.org/10.7202/1125465ar









