La psychiatrie métabolique

Vincent Laliberté
Université McGill

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La psychiatrie métabolique

Une toute nouvelle perspective en santé mentale émerge depuis quelques années ; des déséquilibres métaboliques pourraient jouer un rôle important dans diverses formes de psychopathologies. J’ai d’abord découvert ces idées à travers les livres Brain Energy, écrit par le psychiatre Chris Palmer (2022), et Change your Diet, Change your Mind, écrit par la psychiatre Georgia Ede (2024). Très intrigué par ce phénomène, j’ai pris part au Congrès de santé métabolique, qui s’est tenu à San Diego en août 2024, avec une journée consacrée à la santé mentale. Avec cet article, je souhaite vous offrir un survol de ce champ de recherche en plein essor particulièrement aux États-Unis, mais encore très peu discuté au Québec.

Dans la navette entre l’aéroport et le lieu de la conférence, j’ai fait la connaissance d’Hannah, qui m’a raconté son histoire. Il y a plus d’une dizaine d’années, elle venait de lancer son propre organisme à but non lucratif lorsqu’elle a vécu son premier épisode de manie avec psychose. Après plusieurs nuits d’insomnie, elle s’est rendue à l’église et a demandé un entretien avec Dieu. C’est plutôt un psychiatre qu’elle a rencontré à l’hôpital où elle est demeurée hospitalisée durant un mois et demi. L’olanzapine, l’antipsychotique qu’elle a pris durant de nombreuses années, contrôlait ses symptômes, mais elle se sentait dépourvue de son enthousiasme et de sa créativité. Cette médication lui a aussi fait prendre près de 32 kilos, et elle ne se reconnaissait plus. À 2 occasions, elle a cessé la médication, et chaque fois, elle s’est retrouvée à l’hôpital. En 2021, elle a entendu parler du Dr Palmer. Elle a entrepris une diète cétogène compatible avec son végétarisme et est en rémission complète de sa maladie bipolaire depuis 3 ans, sans aucun médicament. Elle a aussi retrouvé son poids santé[1].

Le métabolisme correspond à l’ensemble des réactions chimiques produites au niveau des cellules et tissus de l’organisme qui permettent de maintenir la vie. La santé métabolique vise à comprendre et à soigner certains déséquilibres corporels tels que la résistance à l’insuline, l’hyperglycémie, l’hypertension ou le surplus de poids, surtout au niveau abdominal. Plusieurs facteurs peuvent entraîner un désordre métabolique, par exemple le manque de sommeil (Sharma et Kavuru, 2010), la pollution environnementale (Khalil et al., 2023) l’inactivité physique (Laaksonen et al., 2002) ou l’isolement social (Ahmed et al., 2023). Or, la transformation de nos régimes alimentaires pourrait être l’une des principales causes de l’augmentation de problèmes métaboliques au cours des dernières décennies. Cette transformation se caractérise notamment par une surconsommation de glucides (carbohydrates), simples ou complexes, particulièrement présents dans les aliments transformés. Ces changements dans nos habitudes alimentaires auraient entraîné l’épidémie d’obésité et de diabète (Walvin, 2018 ; Noakes et al., 2023), mais possiblement aussi l’épidémie de troubles de santé mentale (Palmer 2022 ; Ede 2024).

La psychiatrie métabolique est un champ de recherche relativement nouveau qui cherche à identifier les dysfonctions métaboliques qui seraient à l’origine des troubles de santé mentale et à élaborer des interventions fondées sur ces découvertes. Les recherches épidémiologiques ont montré que les désordres métaboliques sont davantage prévalents chez les individus aux prises avec des problèmes de santé mentale sévères, suggérant des processus pathophysiologiques communs (Ho et al., 2014 ; Vancampfort et al., 2015). Le principal mécanisme étudié porte sur une dysfonction au niveau des mitochondries, responsables de la production d’ATP qui fournit l’énergie nécessaire aux fonctions cellulaires (Palmer 2022 ; Picard et McEwen 2018).[2] D’autres mécanismes mis en cause sont la neuro-inflammation, le stress oxydatif ou le débalancement des neurotransmetteurs GABA et glutamate (Sethi et Ford, 2022). Plusieurs troubles neuropsychiatriques pourraient résulter de ces dysfonctionnements métaboliques au niveau des neurones du cerveau.

Améliorer sa santé mentale implique d’améliorer sa santé métabolique, ce qui est possible par exemple à travers l’activité physique, notamment de type HIIT (Korman et al., 2020), un meilleur sommeil, la thérapie par le froid ou la réduction de l’exposition aux toxines (Palmer, 2022). Néanmoins, la recherche en psychiatrie métabolique se concentre en priorité sur l’incidence positive de la diète cétogène (Noakes et al., 2023). Plutôt que de se définir par les aliments à consommer comme c’est le cas dans la plupart des diètes[3], la diète cétogène se caractérise plutôt par un principe métabolique qui s’applique à plusieurs façons de l’alimenter, y compris le jeûne (Noakes et al., 2023). Il s’agit de diminuer sa consommation de carbohydrates sous un seuil, souvent fixé à 20 g par jour[4] (Sethi et Ford, 2022), afin que le corps produise des corps cétogènes, qui servent de carburant au cerveau en complément du glucose. Ces molécules amélioreraient la santé métabolique en diminuant la neuro-inflammation et la production d’espèces d’oxygène réactives, en plus d’accroître la biogenèse des mitochondries dans le cerveau (Sethi et Ford, 2022). La diminution des carbohydrates en elle-même améliorerait aussi le métabolisme, notamment en diminuant les niveaux d’insuline (Ede, 2024).

Même s’il y a un regain d’intérêt scientifique pour l’action
liendes diètes cétogènes sur le cerveau, dès le début du 20e siècle, le Dr Russell Wilder a proposé ce régime comme traitement de l’épilepsie (Wheless 2008)[5]. Au cours des décennies suivantes, 2 brèves études ont suggéré le potentiel de la diète cétogène dans le traitement de la schizophrénie (Pacheco et al., 1965 ; Kraft et Westman, 2009). Toutefois, depuis les 2 ou 3 dernières années, la recherche s’accélère. En 2022, une étude décrit une rémission complète des symptômes chez 42 % des patients hospitalisés en psychiatrie dans un hôpital en France (Danan et al., 2022). Des études pilotes suggèrent l’efficacité de la diète cétogène dans la dépression et l’anxiété (Calabrese et al., 2024), ainsi que dans la maladie bipolaire et la schizophrénie (Sethi et al., 2024). Dans cette étude récente menée sur une période de 4 mois, 23 participants atteints de schizophrénie ou de maladie bipolaire ont suivi une diète cétogène (Sethi et al., 2024). Une diminution des symptômes ainsi qu’une amélioration de l’état clinique global ont été observées à la fin de la période, 43 % des participants atteignant le seuil de « rétablissement » selon les critères définis par les auteurs. De plus, les participants ont vu une amélioration de leur sommeil et de leurs marqueurs de santé métabolique (Sethi et al., 2024). Le temps nécessaire pour que les bienfaits sur la santé mentale de la diète cétogène se manifestent varie selon les études, allant d’une à 12 semaines (Calabrese et al., 2024 ; Sethi et Ford, 2022).

La diète cétogène n’est pas une cure miracle pour toutes les maladies mentales sévères, mais une option qu’il pourrait être utile de connaître et de posséder dans notre arsenal thérapeutique. En outre, il est important de noter que les recherches sont encore émergentes et comprennent des études pilotes. Toutefois, plusieurs essais cliniques sont en cours en ce qui concerne le traitement d’une multitude de troubles mentaux, y compris la maladie bipolaire, la schizophrénie, la dépression et l’anorexie[6],[7].

La psychiatrie métabolique demeure peu connue au Québec, et il n’existe actuellement aucun guide de pratique local permettant aux professionnels de la santé d’utiliser cette diète. Il y a la Dre Évelyne Bourdua-Roy (2020), médecin de famille et conférencière, qui a écrit sur les bienfaits des diètes cétogènes pour le traitement du diabète de type 2 et pour la perte de poids. J’ai également eu la chance de rencontrer le chercheur Stephen Cunnane, basé à l’Université de Sherbrooke, qui explore le potentiel des corps cétoniques dans le traitement de l’Alzheimer et du Parkinson. Celui-ci codirige également le premier projet de recherche québécois en psychiatrie métabolique, en compagnie des psychiatres Kevin Zemmour et Margaret Hahn, portant sur le métabolisme cérébral des premiers épisodes de psychose[8].

En conclusion, de plus en plus de personnes souffrent de troubles de santé mentale, et notre système de santé peine à répondre à la demande. Pour ma part, je suivrai avec intérêt l’évolution de ces nouvelles recherches en psychiatrie métabolique, qui pourraient offrir des pistes de solution inédites.

Auteur : Vincent Laliberté
Titre : La psychiatrie métabolique
Revue : Santé mentale au Québec, Volume 50, numéro 1, printemps-été 2025, p. 393-398

URI : https://id.erudit.org/iderudit/1121416ar
DOI : https://doi.org/10.7202/1121416ar