Limiter le temps d’écran pour la santé mentale : une approche clinique individualisée et socioculturelle
Vincent Paquin
Université McGill
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Temps d’écran
Les médias numériques tels que les médias sociaux et les jeux vidéo sont omniprésents dans la vie des jeunes (ATN, 2022, 2023). L’impact de leur utilisation excessive sur la santé mentale continue de susciter des débats et des inquiétudes, alors que les niveaux de problèmes psychologiques augmentent chez les adolescent(e)s et jeunes adultes (Office of the Surgeon General, 2023 ; McGorry et al., 2024). Dans ce contexte, certains auteurs proposent de limiter le temps d’écran à des fins de prévention et de promotion de la santé mentale des jeunes (Haidt, 2024 ; Pedersen et al., 2022 ; Thrul et al., 2025). En réponse à cette idée, je défends ici une lecture critique de la littérature et propose, pour les cliniciens et cliniciennes, une approche individualisée et socioculturelle du temps d’écran.
Au niveau individuel, les expériences numériques entraînent des effets divers sur la santé mentale. Par exemple, les expériences de rejet et la sédentarité liées aux médias numériques peuvent nuire à la santé mentale (Janssen et al., 2024 ; Tremblay et al., 2025), tandis que les expériences de divertissement et de connexion sociale en ligne peuvent être bénéfiques (Hamilton et al., 2023 ; Vuorre et al., 2024). Un autre niveau d’analyse implique des effets indirects socioculturels. Les médias sociaux ont influencé des attitudes, pratiques et croyances populaires pouvant affecter la santé mentale, tels que les idéaux de l’image corporelle (Gill, 2023 ; Rounsefell et al., 2020) et la représentation des diagnostics psychiatriques (Conte et al., 2024). Non seulement le numérique est devenu un lieu privilégié d’acquisition et de diffusion de la culture et des normes sociales, mais la performance d’une certaine présence en ligne est considérée comme incontournable par les pairs (Khetawat et Steele, 2023). La recherche sociologique illustre comment ces tendances sont médiées par des changements dans la culture populaire, de sorte que limiter le temps d’écran ne permet pas de s’en détacher complètement (Boyd, 2014 ; Gill, 2023 ; Weinstein et James, 2022).
Les médias numériques influencent donc la santé mentale par des mécanismes directs, c’est-à-dire via leur présence dans le quotidien des individus, ainsi que par des mécanismes plus distants qui relèvent du contexte socioculturel. Cette complexité est cruciale lorsqu’on considère les essais randomisés de limites de temps d’écran visant à améliorer le bien-être. Une méta-analyse récente de 27 études n’a identifié pratiquement aucun effet sur le bien-être psychologique (Ferguson, 2024), quoiqu’une réanalyse de ces données par d’autres auteurs appuie l’efficacité des interventions durant au moins 1 semaine (Thrul et al., 2025). Une autre méta-analyse n’a identifié aucun effet significatif des interventions d’abstinence des médias sociaux, indépendamment de la durée des interventions (Lemahieu et al., 2025). Il n’est pas exclu que certaines des approches répertoriées par ces méta-analyses soient efficaces individuellement. De multiples mécanismes pourraient en sous-tendre les effets positifs : augmentation de l’activité physique, amélioration de la qualité du sommeil et diminution des distractions lors des interactions sociales (Martin et al., 2021 ; Pedersen et al., 2022 ; Vanden Abeele et al., 2024). Cependant, d’autres mécanismes pourraient engendrer des effets négatifs : diminution de la communication numérique avec des proches, interruption des activités récréatives, ou désapprobation des pairs qui escomptent une présence en ligne régulière (Boyd, 2014 ; Weinstein et James, 2022).
De plus, les résultats des interventions sur le temps d’écran sont sujets à des biais pouvant amplifier les effets bénéfiques et masquer les effets délétères (Murphy et al., 2024). Un biais de sélection est possible du fait qu’une personne qui attribue des effets bénéfiques à ses pratiques numériques sera vraisemblablement moins encline à suivre une intervention visant à limiter son temps d’écran. Une deuxième source de biais est l’attente (la croyance) du participant ou de la participante : lorsqu’une limite de temps d’écran est comparée avec l’absence d’intervention, les participants peuvent déduire s’ils ont été assignés au groupe actif ou au groupe de contrôle. Leurs attentes face à l’intervention peuvent alors influencer l’amélioration observée du bien-être.
Les lignes directrices en matière de prévention et de promotion de la santé sont partagées quant aux limites de temps d’écran. Les Directives canadiennes en matière de mouvement sur 24 heures recommandent un maximum de 2 heures d’usage récréatif des écrans par jour pour les 5 à 17 ans (Tremblay et al., 2016). La Société canadienne de pédiatrie, elle, ne recommande plus de limite universelle de temps d’écran, sauf pour les enfants de moins de 5 ans (Ponti, 2023). La Société soulève notamment les impacts possibles des écrans sur les apprentissages et le développement du cerveau. L’American Psychological Association (2023) préconise une approche parentale flexible des médias sociaux adaptée à la maturité du jeune. En clinique, un éventail d’échelles psychométriques et d’interventions psychosociales ciblent l’usage problématique des technologies, défini comme un usage difficile à contrôler et qui persiste malgré des impacts négatifs sur le fonctionnement ou le bien-être (Augner et al., 2022 ; Király et al., 2022). L’usage problématique des jeux vidéo est reconnu comme un diagnostic par l’Organisation mondiale de la Santé (le trouble du jeu ; WHO, 2024) et comme une condition à l’étude par l’American Psychiatric Association (2022).
Néanmoins, les notions de temps d’écran et d’usage problématique ne permettent pas de rendre compte des aspects socioculturels des médias numériques, tels que leurs impacts sur l’identité, l’appartenance sociale et les perceptions de la santé mentale. À ce titre, le module de formulation culturelle du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5-TR ; American Psychiatric Association, 2022, p. 861) identifie des thèmes à considérer pour explorer la culture du patient (Tableau 1). Les cliniciens et les cliniciennes peuvent adapter ce module à l’évaluation de la culture numérique dans l’objectif de mieux comprendre le contexte unique de la personne et enrichir la formulation de la présentation clinique. Une approche socioculturelle pourrait orienter la prise en charge, par exemple en mettant en lumière des facteurs de stress ou de résilience pouvant être ciblés par une intervention. Bien que le module de formulation culturelle n’ait pas été étudié en lien avec les pratiques numériques, son utilité pour les cliniciens et les cliniciennes a été démontrée dans les contextes interculturels (Jarvis et al., 2020). Il s’agit donc d’une avenue de recherche future pour l’évaluation des pratiques numériques.
En conclusion, bien que certaines personnes pourraient bénéficier de limites fixes de temps d’écran, les médias numériques engendrent des effets variables sur la santé mentale, nécessitant une approche clinique personnalisée. En considérant davantage les contextes socioculturels des pratiques numériques, les cliniciens et les cliniciennes pourront mieux individualiser leurs interventions dans ce domaine.
Auteur : Vincent Paquin
Titre : Limiter le temps d’écran pour la santé mentale : une approche clinique individualisée et socioculturelle
Revue : Santé mentale au Québec, Volume 50, numéro 1, printemps – été 2025, p. 399-404
URI : https://id.erudit.org/iderudit/1121417ar
DOI : https://doi.org/10.7202/1121417ar








